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Nous avons bien conscience de nous écarter
quelque peu des modèles les plus courants de la thèse française. Nos intérêts,
nos motivations, nos curiosités ne peuvent coïncider avec eux, singulièrement
dans le cas de Balzac. Plusieurs éminents chercheurs ont en effet déjà abordé
ou même exploré la question du monde bourgeois de La Comédie humaine (ou dans La
Comédie humaine), et ont élaboré à cet égard de puissantes et pertinentes synthèses.
Nous les tenons pour acquises, sans prétendre aucunement entreprendre à
notre tour d’aussi immenses chantiers. Balzac a particulièrement retenu à cet égard
l’attention de la sociologie littéraire et de la critique d’inspiration plus ou
moins marxiste, attachées l’une et l’autre à des analyses de contenu ; de
même les historiens ont utilisé Balzac comme source documentaire ou plutôt
comme preuve à l’appui d’enquêtes menées en dehors de lui.
Notre propos est autre, puisqu’il vise moins
directement Balzac que l’opérativité d’une méthode critique. Nous avons voulu répondre
à la fois à des questions touchant notre propre recherche dans le domaine
sociocritique et à la question récurrente de l’insaisissable “ bourgeois ”
balzacien, satisfaire à la fois à des exigences de lecture critique et de réflexion
théorique. C’est dire que notre objectif n’est pas purement littéraire. Nous
nous efforçons de réunir, dans une perspective sociocritique, les éléments nécessaires
à une véritable cotextualisation d’un certain nombre d’œuvres balzaciennes, qui
sont évidemment d’ordre historique et social. Il n’en reste pas moins que le
bourgeois balzacien est un “ bourgeois fictionnel ”, objet d’écriture,
traité par les moyens de la fiction, un être de papier soumis d’autre part à l’organisation
spécifique de l’œuvre et à son historicité.
Notre thèse comprend deux parties qui
pourraient paraître autonomes mais que nous avons voulu complémentaires et
interdépendantes :
I.
“ La sociocritique ”
II.
Le bourgeois balzacien est-il un défi pour la
sociocritique ?
Durant les trente dernières années, la
sociocritique et les études balzaciennes ont évolué parallèlement :
celles-ci vers des analyses plus formelles et moins directement idéologiques,
celle-là en affinant ses méthodes et en élargissant ses perspectives à des
ensembles textuels d’une certaine ampleur. Nous entendons, en premier lieu, présenter
un panorama mouvant de la sociocritique, préciser sa situation dans le champ
critique et examiner les ressources que peut en espérer notre recherche. A
notre avis, en effet, l’analyse devait rencontrer dans Balzac un domaine assez
neuf pour elle, mais particulièrement fécond du point de vue théorique, en
raison des résistances de l’œuvre à toute lecture systématique. La
sociocritique nous paraît cependant remarquablement apte à saisir les réseaux
possibles de sens, les processus de mise en œuvre (pas seulement de
textualisation), les phénomènes d’interférences discursives et d’intertextualité,
bref tout ce par quoi se construit précisément, et exemplairement le bourgeois
balzacien, personnage de La Comédie humaine. Il s’agira ensuite de mettre la
sociocritique à l’épreuve du “ bourgeois ”, c’est-à-dire d’évaluer le
bien-fondé des ambitions actuelles de la sociocritique relatives à l’étude
des représentations. Dans le domaine culturel, historique, social, politique,
aussi bien que littéraire, le bourgeois est une réalité multiforme, et cela dès
Balzac, dans Balzac, par Balzac.De ce point de vue nous assumons des risques ou
prétendant inscrire le bourgeois balzacien dans une configuration
sociogrammatique : nous ne pouvons ignorer le bourgeois “ réel ”
(et la bourgeoisie), tel qu’il évolue dans les décennies de référence de La Comédie
humaine. Et ce bourgeois est non seulement “ représenté ” par Balzac,
mais il est aussi fictionnalisé de manière à produire des “ types ” susceptibles
de traitements romanesques. Disons tout de suite que pour nous il n’y a ni coïncidence,
ni concurrence, ni différence absolue entre bourgeois réel, historique, et
bourgeois balzacien. On ne saurait réduire ni l’écart ni la ressemblance. D’où
le recours au sociogramme, qui suppose tension ou conflit entre des représentations
historiquement attestées. En fait, dès le moment balzacien le bourgeois est
aussi fécond que le hasard pour un romancier, et toujours au centre de polémiques
diverses, d’oppositions et de dénégations. Tout adhère au “ bourgeois ”
(personne ou notion) par quelque côté fécond, même si le bourgeois est toujours
plus ou moins rejeté ou refusé ; en un sens donc, dans la France révolutionnée,
tout dépend du Bourgeois. En l’occurrence, étudier le bourgeois dans La Comédie
humaine, c’est interroger la représentation du bourgeois par un autre : le
roturier Balzac, fils de Bernard-François Balssa, résolu à acquérir par la
plume ses quartiers de noblesse “ intelligentielle ”. Il s’agit donc
tout à la fois d’examiner les effets sur l’œuvre en cours d’une émergence
socio-politique, d’évoquer la configuration mouvante d’un imaginaire, de
marquer des permanences et des ruptures dans une histoire en mouvement – celle
de La Comédie humaine, celle de la Monarchie de Juillet, et donc de tenter de
rendre compte d’une réalité textuelle particulièrement labile.
Ainsi, notre thèse a une double visée, théorique
et méthodologique d’une part, et balzacienne d’autre part, non séparément
mais conjointement.
La première partie comportera donc une réflexion
théorique sur l’évolution de la sociocritique jusqu’à sa présente rencontre
avec Balzac, sans pour autant ignorer les autres courants de la recherche
critique. En ce qui concerne la méthodologie, nous nous efforcerons de dégager
les concepts opératoires souvent en évolution, voire en cours d’élaboration,
qui nous permettent, nous l’espérons, d’accéder à la “ socialité ” et
l’“ historicité ”, à l’ouverture mais aussi à la littérarité du texte
balzacien à partir de la question, centrale, topique, du bourgeois.
Dans la deuxième partie, nous abordons en effet
un bourgeois textuel, situé dans un univers de langage, fortement marqué, nous
le verrons, par la notion balzacienne de “ bilatéralité ”. Le terme “ bourgeois ”
lui-même nous retiendra nécessairement : son traitement dans les
dictionnaires et son évolution dans l’historiographie de l’époque. Ce qui nous
donnera sinon accès au lectorat de Balzac, du moins à l’imaginaire social dont
il procède, et donc nous conduira à penser ensemble La Comédie humaine et son
co-texte. L’“ activité sociogrammatique ” opère en effet à partir des
lectures virtuelles d’un texte – de ses conditions socio-historiques et
socio-culturelles de lecture. Le bourgeois, nous le verrons, déploie dans cet
espace (celui du “ sociotexte ”) des figures multilatérales
difficilement réductibles à la simple antithèse. Nous envisagerons enfin La Comédie
humaine dans son devenir et son inachèvement : notre hypothèse étant que
cet inachèvement a quelque chose à voir avec un certain épuisement de la matière
sociogrammatique bourgeoise ou avec l’impossibilité de fixer l’énoncé nucléaire
d’un sociogramme en perpétuelle oscillation. En termes sociogrammatiques, le
noyau “ bourgeois <-> Bourgeois ” cesse d’être énergétique chez
Balzac (avant d’y avoir triomphé). Si l’on veut, l’embourgeoisement inéluctable
de La Comédie humaine lui assigne une fin, tout autant que des circonstances
conjoncturelles. En cela, la sociocritique ne peut que profiter de la mise en
examen du bourgeois balzacien, ne serait-ce qu’en raison des résistances de ce dernier
à l’opération sociogrammatique : comme on le verra, sur ces points, – et
notamment en ce qui concerne la figurabilité du sociogramme “ bourgeois ”
– les difficultés nous ont paru insurmontables, mais pour des raisons qui ne
mettent nullement en cause la démarche sociocritique. Et nous retrouvons par là,
espérons-le, l’interaction des deux parties de notre thèse..
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